Pierre Mahéo d’Officine Générale parle de l’intemporalité du style français

Par: Ben KrizDate: 2020-11-03

 « J’ai été très mauvais en télétravail », confesse Pierre Mahéo, créateur de mode et propriétaire d’Officine Générale. « Le confinement est très strict ici en France et bien que nous ne soyons pas un service essentiel, comme je possède l’entreprise, j’ai pu obtenir une attestation de déplacement particulière. J’ai passé 53 jours sur 55 ou 56 au bureau, de très tôt le matin à très tard le soir ». 

C’est sur cette inépuisable ardeur au travail que se fonde cette griffe lancée en 2012 et qui est devenue l’une des plus belles histoires de réussite de la décennie. Officine Générale est née du « dégoût du système » ressenti par Pierre Mahéo. « Après avoir vécu quelques expériences crève-cœurs à l’emploi de grands couturiers et constaté dans quelles conditions devaient travailler certains manufacturiers chinois, il a quitté son emploi pour fonder sa propre maison où la qualité de production et l’humanité jouent un rôle capital. Il a cherché des fabricants en Italie et en Grande-Bretagne et leur a expliqué exactement quel était son objectif et comment il était soucieux des détails, notamment une poche pour y glisser le journal. « Un tailleur m’a demandé ce que ça voulait dire. J’ai répondu qu’en ce moment cela ne voulait rien dire. Aujourd’hui, c’est devenu une poche pour iPad. Mon grand-père était tailleur et il dotait tous ses manteaux d’une poche pour le journal. À cette époque, on mettait le journal dans sa poche et à l’heure du lunch au restaurant, on sortait son journal pour le lire. Il n’y avait pas de téléphone intelligent dans ce temps-là. Ce n’est qu’un exemple des petits détails tout simples auxquels je suis très attaché ».

Photo de Scott Schuman </center>

La famille de Pierre Mahéo a aussi été une source d’inspiration pour la marque. Ce même grand-père lui a également inculqué un profond respect pour les tissus, les coupes et les styles qui perdurent. En regardant attentivement les images publiées sur le compte Instagram de la marque, on perçoit clairement qu’il s’agit de sa maison de couture et qu’il ne cache pas ses racines. Les magnifiques photos des rues parisiennes, du petit-déjeuner au fameux Café de Flore et des égoportraits de la tête aux pieds faits devant le grand miroir de son studio en portant les vêtements de ses dernières collections révèlent que le compte Instagram de la marque est en fait celui de Pierre Mahéo. Ce n’est pas surprenant, il crée surtout pour se faire plaisir à lui-même. On ne le verrait pas marcher dans les rues de Paris en portant un t-shirt sur lequel un logo est imprimé. On ne trouvera pas de tels articles dans ses collections non plus. On y verra plutôt ce qu’il aime porter : une palette de teintes neutres, des couleurs unies plutôt que des motifs, puis une combinaison d’articles discrets et intemporels qui infusent de la personnalité aux tenues professionnelles. 

On trouve de tout dans les dernières créations d’Officine Générale, du pardessus à carreaux surdimensionné au remarquable veston de suède vert, en passant par un douillet ras-du-cou en laine mérinos et des t-shirts rayés qui s’agencent bien avec les surchemises polyvalentes de la marque. Nous avons joint Pierre Mahéo par l’entremise de Zoom alors qu’il était dans son studio à Paris pour parler des racines de la marque, du style français, des vedettes du cinéma de la Nouvelle Vague et de ce qu’un homme a besoin lorsqu’il fait du télétravail (un indice : ce ne sont pas des pantalons de jogging). 

Pouvez-vous m’expliquer brièvement quelle est l’idée qui soutient votre marque ? 

Cette idée qui m’est venue il y a huit ans se rapporte au respect de nos valeurs. Cela a commencé par la discrète authenticité du produit et le rapport qualité-prix revêtait aussi une grande importance. J’ai réfléchi à l’humanité, aux ressources de même qu’à la façon de fabriquer un vêtement et au lieu de production. J’ai décidé de n’employer que des tissus italiens, japonais et anglais. Un point c’est tout. Je me suis dit que je pouvais faire un peu comme tout le monde ou faire un peu mieux en travaillant plus fort. Nous fabriquons au Portugal parce que je savais que cela me permettait d’acheter et d’utiliser des matériaux de meilleure qualité. Tous ces beaux tissus que nous employons, Hermès s’en sert aussi pour ses vêtements habillés. Boglioli s’en sert aussi, mais ses vêtements sont deux fois plus chers que les nôtres. 

Pour le dire franchement, mon produit n’est pas révolutionnaire car cela ne me ressemble pas. Je dois dessiner des choses que j’ai envie de porter. Ce n’est pas parce que la mode urbaine était très en vogue il y a quelques saisons que je devais suivre cette tendance. Et il y a une chose qui m’importait énormément quand j’ai commencé. Je me suis dit qu’un complet se compose d’un veston et d’un pantalon. Ils auraient donc chacun leur étiquette de prix et les gens allaient les porter comme bon leur semble. Au départ, les gens demandaient : « Est-ce que ce sont des coordonnés ? Est-ce que je peux les acheter ensemble ? Quel est le prix si je les achète ensemble ? » Maintenant, nos clients ont compris. Ils se procurent quelques vestons car ils savent qu’ils peuvent les porter avec un jean ou un pantalon de coutil. Cela donne beaucoup de liberté et confère un genre de nonchalance à la façon de les porter, ce qui est grandement apprécié de nos clients. 

Non seulement les vêtements de chaque collection s’harmonisent bien ensemble, mais ils s’assortissent aussi d’une collection à l’autre. 

Il y a bien sûr de la continuité. Nous avons conservé notre ADN au cours des huit dernières années et nous avons repensé dans une certaine mesure quelques vêtements comme nos manteaux surdimensionnés. Nous avons posé un regard neuf sur la veste en jean. Nous avons aussi modifié la coupe des pantalons à plis ou sans plis parce qu’on ne peut pas faire du surplace pendant huit ans. 

Par exemple, durant des années, on disait aux hommes qu’ils avaient meilleure allure et paraissaient plus minces dans un pantalon sans plis. Quand nous avons proposé un pantalon à plis, les gars se sont dit : « Il n’est pas question que je porte cela ». C’est maintenant notre modèle qui se vend le mieux. Je pense qu’en plus de perfectionner la coupe, il faut rester fidèle à notre approche et veiller à la continuité. Nous évoluons. Il faut demeurer en mouvement et s’adapter au fil du temps. 

Quand nous organisons un défilé de mode, 95 % des vêtements présentés se retrouveront en magasin. Nous ne dessinons pas pour épater la galerie, nous ne créons pas des produits auxquels nous ne croyons pas. Il faut tenir compte des gens qui voudront bien les porter dans la rue. C’est très important pour nous. Nous y concentrons tous nos efforts.

Tenues tirées de la dernière collection d’Officine Générale .

Officine Générale s’inspire également de votre famille, n’est-ce pas ? 

Mon grand-père était tailleur. Il a ouvert un magasin de tissus et un atelier de confection sur mesure en 1945, tout juste après la fin de la guerre en France. Il a gardé le magasin jusqu’en 1995 – soit durant 50 ans. Quand j’étais jeune, nous vivions en Bretagne et nous avions une maison près d’une petite ville nommée Vannes. J’ai grandi entouré de tissus. Il y avait une grande penderie dans le couloir. Quand on l’ouvrait, on y trouvait d’un côté un smoking et des complets d’hiver dans les tons de noir, de brun foncé et de marron. Tout était classé selon la couleur et le poids des étoffes. 

Et il en allait de même de l’autre côté pour les vêtements d’été. Il y avait un smoking en laine fresco, puis des complets, de coupe droite et de coupe croisée, marine, marine, marine, gris et finalement un complet en lin écru. C’était l’un des vêtements les plus légers que mon grand-père portait l’été. Et au bas de la penderie, il y avait les chaussures d’hiver et les chaussures d’été. C’est l’une des plus belles garde-robes que je n’ai jamais vues. Ça lui appartenait, c’était sa passion. 

Il n’allait jamais à son atelier le lundi et il lui arrivait de jardiner en complet trois-pièces (sans cravate). Il portait toujours le pantalon, la veste et le gilet ensemble, il ne remplaçait jamais le pantalon par un autre en coutil ou en jean. Et il ne montait jamais dans sa voiture pour se rendre en ville sans sa cravate – même le dimanche matin. Du côté paternel de la famille, mon père et mon grand-père n’ont jamais porté de cravate de leur vie. Jamais. C’étaient des ostréiculteurs, ils récoltaient des huîtres. Ils portaient donc des pantalons de coutil, des richelieus Sebago, des chaussures de mer Sperry, des cirés, des surchemises bleu indigo, des chemises en chambray et des jeans. Peut-être un blazer marine quand ils se mettaient vraiment sur leur trente-six, mais c’était tout. 

J’ai connu deux mondes : l’un très décontracté et plutôt rétro, l’autre très habillé. Quand j’ai lancé Officine, c’était mon ADN. Les complets étaient présentés avec un t-shirt ou une chemise en chambray. La tenue avait toujours un petit côté relax, des épaules déstructurées, des tissus souples et peu de toile dans le veston. En somme, une version décontractée du complet. C’était notre priorité dès le départ. 

Tout cela semble correspondre parfaitement à cette période dans laquelle nous vivons.

Oui, je crois. Pour la collection printemps-été 2021, nous avons cru bon de réinterpréter le complet. Nous ne pensions pas au télétravail, mais plutôt à ce que nous pouvions proposer de nouveau, à une façon de revisiter le complet. C’est sous cet angle que nous avons créé une tenue composée d’un t-shirt en lin, d’un chandail molletonné et d’un pantalon. Il y a trois différents tissus provenant de trois différentes filatures, ils sont tous teints et ils sont tous parfaitement assortis. On doit pouvoir porter le pantalon de coutil avec le t-shirt en lin, le pantalon de coutil avec un t-shirt blanc et le chandail molletonné par-dessus pour que tout soit bien coordonné. C’est en quelque sorte l’essence même du complet.

Chez Harry Rosen, nous proposons beaucoup de marques italiennes. Comment décririez-vous le style français, comment se démarque-t-il et comment influence-t-il vos créations ? 

En France, on vénère les grandes vedettes du cinéma américain comme Steve McQueen, Robert Redford et James Dean. Il y a une entrevue avec Robert De Niro dans laquelle il explique sa façon de voir le cinéma et ce que la Nouvelle Vague a apporté au septième art. Pour lui, c’était capital. Il disait que lorsqu’il a vu Jean-Paul Belmondo dans À bout de souffle, il a su qu’il voulait être un acteur parce que c’était complètement différent de tout ce qu’il avait vu jusque-là. Le personnage de Belmondo n’est pas aimable, mais il est quand même beau. Il est très insouciant et il manifeste un peu d’arrogance dans sa manière d’agir et de se présenter. D’après moi, c’est un élément fondamental du style français. Il faut se reporter à la fin de la Nouvelle Vague des années 1960, aux films de François Truffaut et de Jean-Luc Godard. Les personnages portaient le même genre de tenues que leur père, sauf qu’ils enfilaient un blouson de cuir plutôt qu’un veston. Leur cravate de soie tissée était desserrée et le premier bouton de leur chemise n’était pas attaché. Puis ils se sont mis à porter des jeans, un élément qui a modifié leur style. 

Il y a aussi des figures emblématiques du cinéma en France. Alain Delon était extraordinaire. Laissez-moi maintenant vous parler de Serge Gainsbourg. Tout au long de sa vie, il a porté une chemise militaire, un complet rayé, un blazer croisé marine et une chemise en chambray, un t-shirt blanc ou un jean délavé. Tout au long de sa vie, il n’a porté que cinq ou six articles différents. Il enfilait pour ainsi dire la même tenue tous les jours. Voilà l’essence même du style. 

Aux États-Unis, après la fête du Travail, on ne peut plus porter de jean blanc. Oubliez ça ! Un jour de janvier, alors que j’étais à New York, j’avais enfilé un jean blanc et il y avait des gars qui se moquaient de moi en disant : « Pas de doute, c’est un Français ». Oui, bien sûr ! Nous avons notre propre point de vue et une façon particulière de combiner différents vêtements. Les Italiens portent des vêtements très habillés ou très décontractés. Et quand ils portent quelque chose, ils portent tous la même chose. On ne voit pas ça en France, vraiment pas. Il y a une diversité de styles, mais c’est l’état d’esprit qui diffère de partout ailleurs dans le monde. 

Y a-t-il des films ou des livres qui vous influencent quand vous créez vos collections ? 

Oui, toujours. Ce peut être de vieux films comme de plus récents. Je m’intéresse beaucoup aux œuvres des cinéastes français de la Nouvelle Vague. Je regarde beaucoup de vielles photos et j’admire le photographe Helmut Newton. Quand on feuillette ses ouvrages, on trouve toujours de l’inspiration. J’apprécie aussi les créateurs japonais parce que leur vision et leurs façons de réinventer le style universitaire américain sont ultramodernes. 

J’ai vécu pendant plus de 20 ans à Saint-Germain-des-Prés, là où les clubs de jazz abondaient et où de nombreux écrivains se rassemblaient. J’avais acheté l’appartement d’Italo Calvino, un écrivain et scénariste italien qui a fait partie de la Nouvelle Vague. Pensez à la façon dont ils se comportaient et vivaient. Il n’y avait pas d’épidémie de sida ni de Covid-19. Il n’y avait rien de tout cela à cette époque. Ils s’exprimaient très librement. Ils buvaient avec excès, ils faisaient beaucoup la fête et ils fumaient trop, mais ils étaient vivants. On peut le constater dans certains vieux films ou dans l’attitude de Serge Gainsbourg. Une fois, il y avait de la cendre sur son complet et il a essuyé nonchalamment l’épaule de son veston. Par son geste, il faisait savoir qu’il avait un magnifique veston, qu’il se fichait de la cendre, qu’il aimait son veston et qu’il le porterait même avec une brûlure de cigarette parce que c’est ça la vie.

Pouvez-vous nous éclairer sur vos habitudes de télétravail ? Quels vêtements portiez-vous durant cette période ? Aviez-vous modifié la manière de vous vêtir ? 

Pour être franc, je portais les mêmes vêtements qu’avant : un chandail ras du cou en laine mérinos ou en cachemire lorsqu’il faisait plus froid, un pantalon en laine fresco ou en flanelle, des chaussures de sport Converse la plupart du temps, un cardigan, un manteau et une écharpe dont je ne me sépare jamais parce que je ne veux pas attraper le rhume.

Alors non, je n’ai rien changé. C’est un genre d’uniforme que je porte au travail du lundi au dimanche – dans les tons de gris ou de marine, parfois j’opte pour un jean blanc ou un pantalon de coutil olive. Cette saison, j’ai un manteau pied-de-poule que j’adore, mais celui que je choisis le matin, c’est un manteau marine ou gris que j’assortis à une tenue marine. Je ne suis pas enclin à porter des vêtements à motif ou de couleur vive.

Pierre Mahéo remercie les spectateurs après son défilé automne-hiver. 

Je voulais vous demander de nous conseiller des vêtements pour le télétravail, mais je crois que vous venez d’en faire une bonne description. 

Oui, il y a eu ces discussions sur le télétravail, sur la disparition du complet et sur le fait que les hommes ne porteraient plus jamais de vêtements habillés après la pandémie. C’est de la foutaise. Si les gens qui travaillent à la maison ont une sortie, ils vont mettre un veston. Ils n’iront pas rencontrer des amis au restaurant en pantalon de jogging. Je crois que nous allons laisser cette façon de vivre derrière nous. On va remplacer les sandales Birkenstock et le survêtement qu’on portait régulièrement par un veston et un pantalon habillé parce qu’on ressent le besoin de se vêtir autrement. 

Je conseille aux hommes de porter des vêtements confortables s’ils veulent bien paraître. Peu importe si on est beau ou laid, si on a belle apparence ou non. On doit se sentir à l’aise dans ses vêtements. Le plus important, c’est d’avoir confiance en soi. 

Qu’est-ce qu’une personne vous a dit et que vous n’avez jamais oublié à propos de vos créations ? 

À mes débuts, quelqu’un de l’industrie m’a dit : « Pierre, n’écoute pas ce que les gens disent. Ils vont toujours te dire ce que tu dois faire et ce que tu ne dois pas faire. Reste fidèle à tes racines et fais ce qui te semble important. Ne va pas à droite quand le marché va vers la droite. Ne va pas à gauche quand il va vers la gauche. Reste fidèle à tes racines car la mode est un cercle et tout finit par revenir ». Il avait tellement raison. Je pense à une marque que je ne nommerai pas qui est passée de l’allure bon chic bon genre aux styles super ajusté et rock (à l’époque d’Yves Saint-Laurent), puis qui s’est lancée dans la mode urbaine lorsque Virgil Abloh a connu du succès. On ne les voit presque plus de nos jours parce qu’on ne peut pas se renouveler tous les deux ans.  

Nous n’avons pas de logo et il y a plusieurs années, j’ai fait le pari de m’en tenir à la qualité et à la coupe. C’est très facile de créer un chandail à capuchon ample, mais c’est très difficile de concevoir un veston qui convient à la plupart des hommes. Il faut avoir le souci du détail. J’ai pu conserver mon ADN et c’est ce qui me permet de poursuivre mon chemin. 

Cette entrevue a été révisée par souci de clarté et de concision.

Abonnez-vous à l'infolettre de Harry Rosen et vous recevrez nos réductions exclusives, nos suggestions de style, et plus.