Le luxe du temps : le pouvoir de la mode lente

Après la cuisine lente, la mode lente. Le temps joue en notre faveur.

Par: Marc RichardsonDate: 2021-04-29

Vous l’avez peut-être constaté : nous vivons à l’ère de la cuisine et de la mode lentes.

Pourtant, il n’y a pas si longtemps, la rapidité était au premier plan. Pour la nourriture comme pour les vêtements, la satisfaction instantanée peut être intéressante à court terme, mais la qualité en prend un coup. Autrement dit, la crème remonte toujours à la surface.

Au cours de la dernière année, nous nous sommes retrouvés soudainement avec beaucoup plus de temps.

Cette « nouveauté » pouvait sembler rafraichissante au début, mais s’est vite changée en arrêt forcé de nos calendriers sociaux. Elle nous a au moins permis de porter davantage de tenues confortables. Rédiger un rapport de dépenses vêtu d’un pantalon ouaté de Reigning Champ était vraiment agréable; nous n’avions besoin que d’un haut plus élégant pour les appels vidéo.

Au fil du temps, certains aspects de cette nouvelle réalité sont devenus plus faciles, par exemple le télétravail. D’autres, par contre, ont commencé à nous manquer sérieusement, comme les repas au restaurant et les soupers avec des amis; en fait, tous les moments spéciaux et chaleureux, les occasions de ne pas porter « du mou ».

Et si le temps lui-même et le fait que nous en avons enfin pour prendre soin de nous se transformaient en armes précieuses pour combattre l’ennui?

C’est justement ce que nous offre la « cuisine lente ».

Désormais, lorsque nous avons envie d’un plat digne des restaurants chics ou des soirées entre amis, que faisons-nous? Nous le cuisinons nous-mêmes. Pourquoi? Parce que nous avons le temps. Nous pouvons très bien consacrer sept heures à un rôti; qu’avons-nous d’autre à faire? L’époque où la gastronomie était réservée aux weekends est bel et bien révolue. Même un mardi soir peut devenir propice à un véritable festin.

Un phénomène équivalent peut se produire avec nos vêtements.

« En matière de vêtements comme de nourriture, tout vient à point qui sait attendre – et qui prend le temps de les apprécier. »

La « mode lente » vous fait peut-être penser aux tenues de fin de semaine, c’est-à-dire aux journées plus décontractées. En fait, le terme réfère surtout à des vêtements qui exigent une fabrication de longue haleine, qui prennent du temps à concevoir et à apprécier, et qui s’améliorent avec les mois et les années. Il évoque la qualité et le luxe, mais aussi une certaine désinvolture. Il désigne une philosophie plutôt qu’une catégorie.

Brunello Cucinelli est l’exemple même de ce mouvement. Ce créateur italien a comme mission de perfectionner les vêtements. C’est dans le petit village médiéval de Solomeo qu’il accorde autant de temps à ses collections, avec une profonde révérence. Il a même participé à la restauration de ce hameau au fil des décennies. Cet endroit accueille entre autres le Forum des arts, où les étudiants apprennent la confection traditionnelle et la fabrication textile. Les employés de Cucinelli n’ont pas d’horaire précis, mais l’entreprise leur interdit de travailler en dehors des heures de service. Il n’y a aucune microgestion du temps, sauf au moment de profiter de la vie.

Les créations de Cucinelli reflètent sa vision de capitalisme humaniste. Elles sont décontractées, mais luxueuses, comme en témoignent les cachemires de réputation internationale de la maison, ainsi que les complets et vestons moins structurés que les modèles classiques. Elles n’ont rien à voir avec des sensations fortes et une gratification immédiate. Elles ne sont pas conçues pour les coups de cœur spontanés. À première vue, les vêtements peuvent sembler ordinaires, mais ce n’est pas du tout le cas. Au contraire, ils sont remarquables, mais seulement lorsque vous prenez le temps de les examiner en profondeur et de les apprécier au-delà des apparences. Le savoir-faire, l’équilibre délicatesse-robustesse… Ce sont des articles dont vous ressentez les qualités; ils incarnent l’intemporalité.

Bien sûr, d’autres marques proposent aussi une mode lente. Il s’agit même d’un modus operandi pour plusieurs griffes italiennes.

Le fabricant Loro Piana a connu une belle évolution au fil des générations. Au départ, il vendait des tissus; ensuite, il en fabriquait. Maintenant, il tient sa propre gamme de vêtements masculins en prêt-à-porter. Cette transition s’est déroulée de manière très méticuleuse, graduelle et constante. Le cachemire extrafin, un matériau légendaire de la marque, existe strictement en raison du passage du temps, c’est-à-dire à la suite de nombreuses années de développement de relations avec les producteurs de la Mongolie et de la Chine, qui réservent aujourd’hui l’entièreté de leurs fibres – qui sont très limitées – à Loro Piana. Les éleveurs peuvent tondre ces poils délicats une seule fois dans la vie de la chèvre; ils obtiennent moins de 40 grammes de fibres utilisables par animal. La vigogne, un autre tissu réputé de Loro Piana, a des origines semblables; la tonte de cette laine andine est possible une fois tous les deux ans. Depuis 1994, la marque travaille avec le gouvernement péruvien afin de protéger cet animal et de prévenir le dépeuplement. Le processus de récolte actuel exige beaucoup de temps et se limite à une douzaine de tonnes de vigogne par année, ce qui en fait l’une des fibres les plus rares au monde.

Le temps suit son cours. Cela ne changera jamais. Loro Piana a misé sur ce fait plutôt que d’essayer de le contrer, puisque c’est le passage des mois et des années qui lui permet de cultiver des fibres aussi précieuses et incroyablement douces. La marque réussit très bien le concept de mode lente.

Ermenegildo Zegna fait aussi partie des sociétés qui prennent le temps de perfectionner leurs créations et de concevoir des produits hautement appréciables à long terme. Même si vous ne portez pas ses complets pour travailler de la maison, vous aurez certainement envie de le faire pour déguster un rôti que vous avez cuisiné pendant sept heures. La collection comporte également des pulls et tricots qui sont aussi luxueusement confortables.

Ce n’est pas étonnant que plusieurs de ces marques soient italiennes. Mode lente et cuisine lente vont de pair, et vous le savez, la gastronomie italienne n’est pas synonyme d’empressement. Il faut plusieurs heures pour préparer une sauce tomate exquise, des pâtes maison ou une porchetta. Toute une nuit peut être nécessaire pour faire lever une excellente pâte à pizza. Lorsque vous commandez un expresso à Rome, il arrive quand il arrive, mais il est tout simplement parfait. Si le restaurant est plein et que des gens attendent dehors, on ne vous demande pas de vous dépêcher; on vous sert un autre verre de vin et on vous offre le dessert.

C’est ce sentiment précis que nous avons appris à aimer au cours des derniers mois : le plaisir de savourer les choses.

En matière de vêtements comme de nourriture, tout vient à point qui sait attendre – et qui prend le temps de les apprécier.

Marc Richardson est un chroniqueur et photographe mode établi à Montréal. Il collabore entre autres avec les sites Web Fashionista et Grailed et le magazine Garage. Suivez-le sur Twitter.